Sacrée semaine pour le chanteur énervant : quelques jours après avoir soufflé ses soixante-quatorze bougies et après la sortie d’un remarquable documentaire sur sa vie, ses combats et ses chansons, Renaud fête en grande pompe son demi-siècle de carrière avec trois Zéniths pleins à craquer et des invités prestigieux tels que Francis Cabrel, Hugues Aufray, Bénabar, Axelle Red, Renan Luce, Élodie Frégé ou encore Gauvain Sers ainsi que, sur les autres dates, Cali, Jean-Louis Aubert, Nicola Sirkis ou Olivia Ruiz. Excusez du peu. Julien Clerc, pourtant annoncé, brillait curieusement par son absence...
Pour quelqu’un qu’on a enterré vingt fois, qu’on a dit fini, foutu, subclaquant, Renaud n’a en vérité jamais cessé de travailler. Même au plus bas, même au fond du trou, il continuait de tourner. Avant la renaissance de Boucan d’enfer, on le voyait déjà écumer les petites salles françaises avec sa tournée Une guitare, un piano et Renaud ; en 2024 encore, il revisitait son répertoire en version musique de chambre avec son tour de chant Dans mes cordes.
Alors, ne nous mentons pas : le mec est abîmé. Il n’a jamais été Caruso, mais sa voix est désormais réduite à un mince filet chevrotant. Il ânonne ses textes tant bien que mal, écorchant au passage ses jolis mots et ses douces mélodies. Et physiquement, le constat n’est guère plus rassurant. Mais plus que la déchéance visible, c’est autre chose qui fait peine à voir : cet homme autrefois révolté, espiègle, amoureux semble désormais éteint. Derrière l’œil torve et la tronche en biais, on peine à retrouver la moindre étincelle. Ironie cruelle : aux côtés de son héros Hugues Aufray, bientôt quatre-vingt-dix-sept ans au compteur, c’est pourtant Renaud qui semble le plus... aux fraises.
Et donc, sur le papier, sa présence à son propre jubilé ne se justifie quasiment pas : musicalement, il n’apporte rien. Mais, comme souvent avec Renaud, l’essentiel est ailleurs : dans l’amour intact de son public, dans celui de ses amis sur scène et, bien sûr, dans ses chansons, qui ont accompagné plusieurs générations de Français.
Il existe une chanson de Renaud pour presque chaque âge de la vie : l’insouciance de l’enfance, la rébellion adolescente, les premiers émois amoureux, la naissance d’un enfant, le poids des années, la nostalgie de la jeunesse. Il a chanté tout cela, et le public s’y est reconnu, génération après génération. Il n’est même pas nécessaire de partager ses idées politiques, encore que cela aide, pour se retrouver dans ces chansons écrites avec les mots du cœur.
Il avait prévenu : ses invités assureraient l’essentiel du spectacle, lui ne se réservant que quelques chansons, principalement des duos. On se doutait bien qu’il lui serait impossible de tenir seul plus de deux heures sur scène, et il n’y a donc aucune déception de ce côté-là. Simplement beaucoup d’amour.
Quel plaisir aussi de revoir certains anciens collaborateurs ressurgir : Alain Lanty au piano, et Jean-Pierre « Titi » Buccolo à la guitare. Certains espéraient sans doute revoir aussi Jean-Louis Roques ou Amaury Blanchard, mais la scène était déjà assez pleine comme ça.
Le spectacle souffre parfois d’un excès de mise en scène ; trop répété, trop calibré, il a par moments des allures d’émission de variétés. Mais l’émotion, elle, ne semble jamais fabriquée. Lorsque Anne Sila vient s’asseoir sur un banc quelques minutes avec lui pour interpréter « Mistral Gagnant », il devient difficile de ne pas sentir sa gorge se nouer. Et lorsque Renaud est victime d’un trou de mémoire sur cette même chanson, le public lui pardonne instantanément.
Si le spectacle navrant de cet homme fracassé tient parfois du crève-cœur, on ne peut que continuer à le soutenir, à l’aider, à l’aimer. Nous, son public, comme ses amis, ses pairs, ses influences et ses héritiers. C’est d’ailleurs toute cette famille élargie qui le porte pendant plus de deux heures lors d’un concert traversé d’éclats de rire, de moments de grâce et d’une tristesse sourde qui lui donne parfois des allures, sinon d’enterrement, du moins de veillée d’adieux. Il paraît en effet difficile d’imaginer revoir un jour Renaud tenir seul une scène pendant deux heures. Heureusement, ces trois soirées faisaient l’objet d’une captation. Si elles devaient réellement constituer son dernier grand bain de foule, il restera au moins une trace de cette célébration bancale, touchante et profondément humaine.
Si ces trois soirs au Zénith Paris, salle qu’il inaugura en 1984, devaient être les derniers concerts du poto, comme l’appellent affectueusement certains de ses fans, on aurait difficilement pu imaginer plus bel hommage, entouré de tout ce que la chanson française compte de vedettes d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il pourrait ensuite légitimement aller couler des jours paisibles à L’Isle-sur-la-Sorgue et personne ne lui en voudrait. Cet homme a déjà tant donné.
Mais après tout, pourquoi écrire la fin dès maintenant ? Renaud est toujours debout. Et même si cela ne semble pas être son état d’esprit du moment, le passé a prouvé que l’inspiration revient souvent lorsqu’il s’y attend le moins. Il suffirait d’un bonheur, d’un drame, d’une indignation pour lui redonner l’envie de reprendre la plume. Puis viendrait le cycle habituel : écriture, enregistrement, sortie d’un disque, promotion, tournée. On l’espère. Même endroit, même heure dans deux ans ?


