Album Review: Paul Personne & Jeremy Filsonne - Sous Le Ciel

Il aura fallu prononcer les deux noms à voix haute pour que le jeu de mots saute aux oreilles : Paul Personne et Jeremy Filsonne. Une association familiale qui a déjà une longue histoire, puisque le fils avait notamment accompagné son père sur scène à l'époque de Coup d'blues, il y a plus de vingt ans. Mais avec Sous le ciel, les deux musiciens franchissent une nouvelle étape en signant un album entièrement conçu et enregistré ensemble, sans aucun intervenant extérieur.
Le projet a pris forme dans des circonstances douloureuses, après la disparition de Gloria, l'épouse de Paul Personne, en janvier 2025. Jeremy travaillait alors sur son propre répertoire et avait sollicité son père pour l'aider à lui donner forme. Les contributions de Paul ont progressivement transformé l'entreprise en une œuvre véritablement commune. Cette histoire personnelle affleure dans plusieurs chansons, parfois de manière presque imperceptible, avant de prendre une dimension beaucoup plus explicite dans les dernières compositions.
Musicalement, Sous le ciel se situe à la confluence de plusieurs traditions. On y retrouve le blues-rock anglais et américain des années soixante et soixante-dix, auquel Paul Personne a consacré l'essentiel de sa carrière, mais aussi la chanson française, le funk, la country, le psychédélisme et quelques influences plus contemporaines. Les deux musiciens passent d'un univers à l'autre avec une aisance remarquable, sans jamais perdre de vue ce qui constitue le fondement de leur musique : la guitare et le blues.
Et quelles guitares ! Le son est chaleureux, vivant, avec ces saturations crémeuses et légèrement râpeuses qui évoquent les grandes heures du blues-rock des seventies. La production est soignée, parfois sophistiquée, mais jamais aseptisée. Chaque instrument trouve sa place sans que l'ensemble perde sa spontanéité. Les guitares se croisent, s'entrelacent, se font écho ou contrepoint, au point qu'il devient parfois difficile de déterminer qui joue quoi. Une confusion plutôt réjouissante, qui témoigne d'une entente musicale où chacun semble anticiper les intentions de l'autre.
Les deux hommes prennent d'ailleurs un malin plaisir à s'éloigner des figures convenues du blues. « Toutentoc » emprunte quelques couleurs rythmiques et harmoniques à Prince, tandis que « Boomerang » se pare d'une atmosphère presque trip-hop, rappelant certaines productions des années quatre-vingt-dix. Sur « Opium », les guitares deviennent franchement psychédéliques, portées par une progression d'accords aux accents george-harrisoniens et une ambiance délicieusement lysergique. « Dans la rue » débute comme un country-blues rêche et hypnotique avant qu'une pulsation obstinée à quatre temps ne lui donne des allures de morceau dansant. Quant à « Éphémère », sa guitare acoustique funky et son solide backbeat achèvent de brouiller les frontières.
Cette diversité n'empêche pas Sous le ciel de conserver une remarquable cohérence. Les arrangements peuvent être riches, parfois complexes, mais ils servent des mélodies immédiatement accessibles et une écriture qui privilégie la suggestion à l'emphase. Les voix, souvent murmurées ou presque susurrées, possèdent cette qualité légèrement brumeuse qui convient particulièrement à l'atmosphère du disque. Paul et Jeremy chantent rarement à pleine puissance, préférant les demi-teintes à la démonstration vocale.
La chanson-titre est ainsi une ballade languide aux accents exotiques, dont les parties de guitare s'imbriquent avec une remarquable délicatesse. « Dans tes bras » explore une douceur plus jazzy, presque vaporeuse, traversée d'interventions de guitare twangy. Quant à « J'fais qu'passer », c'est une composition crépusculaire où une acoustique très présente côtoie une électrique plus lointaine, essentiellement atmosphérique. Il y a quelque chose de Thiéfaine dans cette manière d'associer une certaine désillusion poétique à une musique pleine de sous-entendus.
Le disque prend toutefois une autre dimension avec ses deux dernières compositions, qui en constituent les véritables sommets. « Encore » est une longue pièce presque cinématographique, dont les premières mesures rappellent certains passages des Dire Straits. Les paroles semblent s'adresser directement à la disparue : « Je voudrais encore pouvoir te dire… » Mais dire quoi ? La phrase demeure suspendue, comme si les mots manquaient pour achever la pensée. La musique prend alors le relais, gagnant progressivement en intensité jusqu'à se transformer en un puissant heavy blues-rock où les guitares échangent des phrases de plus en plus passionnées. C'est un formidable morceau de bravoure, tant par sa construction que par ses qualités instrumentales et la justesse de son écriture. Un dernier riff, suffisamment fort pour constituer à lui seul la matière d'une chanson, surgit avant de s'effacer sur une délicate intervention de slide qui semble annoncer la suite.
Cette suite, c'est « Sans toi », qui referme l'album dans une atmosphère autrement dépouillée. Le bruit des vagues accompagne les premières mesures, tandis que les paroles abordent cette fois l'absence sans détour. Paradoxalement, la musique est apaisée, presque sereine. Après les tensions et les déchirements d'« Encore », cette douceur apporte une forme de résolution émotionnelle, sans prétendre effacer la douleur. Le ressac revient finalement clore la chanson et le disque, laissant derrière lui une mélancolie persistante, mais aussi une impression de beauté et, peut-être, d'espoir.
Malgré ses incursions dans l'univers de la chanson française, Sous le ciel n'est ni un disque de variété ni un album de pop sophistiquée. C'est du rock français adulte, mûr même, profondément imprégné de blues, dont il conserve le grain, la sensualité et la liberté de ton. On y entend surtout deux musiciens qui prennent un plaisir manifeste à jouer ensemble, sans chercher à impressionner ni à se conformer à quelque formule que ce soit.
C'est aussi un disque pour la nuit et les petits matins, pour les heures où les souvenirs reviennent sans prévenir et les réveils qui demandent un peu plus de courage que les autres. Un album où coexistent la mélancolie et le plaisir, le manque et la présence, sans chercher à résoudre les contradictions qui les unissent.
GENRE: Blues Rock / Chanson
RELEASE DATE: November 20, 2026
PRODUCED BY: Paul Personne & Jeremy Filsonne
LABEL: Verycords
RATING: 8/10